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Chaleurs d’automne

Il y a un moment.

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En effet. Voilà qui est dit.

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Pour moi. Bien sûr.

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Un moment que j’avais laissé un peu de côté «mes affaires», «les trucs sur lesquels je gosse», «les projets qui finissent par me rattraper». Curieusement, en cette fin d’automne plein de chaleurs et en cette amorce de saison plus pâle (peut-être), l’envie me reprend.

La saison s’est ouverte sur une cave (pire qu’un sous-sol) de grand restaurant. Sur un interminable escalier menant aux bas-fonds, selon Emmett le «new guy», ou à la «fondation», selon Dressler l’habitué: la salle de lavage de vaisselle; celle où tout commence et se termine. Les Dishwasheurs de Morris Panych, production du toujours étonnant groupe Momentum, m’a complètement séduit. Cette mise en scène ingénieuse de Stéphane Demers mettant en vedette l’excellent (le mot est faible) et l’investi François Papineau, Stéphane Crète et le méconnaissable Jacques L’Heureux, présentée aux Ateliers Jean-Brillant, allie tout ce qui fait la force de Momentum: audace, lieu hors-théâtre, comédiens vertigineux, humour tantôt grinçant et tantôt tendre, commentaire social… Une forte réflexion sur le sens et la nature de bonheur, sur l’acceptation de soi et de son sort, sur l’incessante quête de la pelouse plus verte, ainsi que sur l’éternelle comparaison d’avec un avant fantasmé qui au moment de ladite comparaison n’existe plus depuis déjà longtemps.

Poursuite de la saison avec une proposition toute comme je les aime: claque sur la gueule, poing dans le ventre, souffle court, «à quoi viens-je d’assister là?»… Aux Écuries a hôté cet encore difficile à décrire objet au titre intriguant: Hamlet est mort. Gravité zéro. Violent, vulgaire, douloureux, funambule, maîtrisé; plonge abrupte et de plein fouet au plein coeur d’une plaie personnelle – familiale – humaine – existentielle impossible à refermer. Une proposition de Gaétan Paré brute, dure, brutale. Dont on ne sort pas indemne. Des acteurs (entre autres Ève Landry et Sébastien Dodge) en abandon complet à la proposition. Rare.

Totale différente suite avec quatre-vingts minutes d’intense concentration, accompagné de mon fils de treize ans, pour son tout premier Beckett. J’avais déjà assisté au magnifique Premier amour de Sami Frey l’an dernier. Si magnifique qu’il ne m’était même pas venu à l’idée d’avoir l’envie d’aller assister à celui de Jean-Marie Papapietro, présenté quelques semaines plus tard. Comme la production a été reprise chez Fred-Barry, c’était l’opportunité. Un Roch Aubert troublant et lumineux (ou illuminé), tout en confidence, au beau milieu de son ombre l’entourant. Beau, simple, efficace. Intime. L’accent sur un texte étrange, touffu, progressant en volutes successives; l’acteur complètement à son service, incarnant cet être sans cesse inquisiteur et un brin égaré. Un fort concentré beckettien pour un père curieux et un fils intrigué. Résultat? Un lien sans cesse renouvelé qui prend plaisir à se raffiner. Le théâtre est d’abord ce lieu de rencontre.

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Chaleurs d’automne?

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Il y a longtemps que je n’avais plus mis les pieds à La Licorne. J’aurai rassasié cette attente en y allant trois fois en moins de deux mois. Ce moment-làLes MutantsL’obsession de la beauté. Les deux premiers à la grande, le troisième à la petite. Le premier, qu’on pourrait aisément comparer à certains textes forts de Michel Marc Bouchard, est, justement, moins fort. Si les performances d’Émilie Bibeau et de Mani Soleymanlou, mais surtout celle de Louise Laparé, sont écorchées et puissantes, Patrick Hivon époustoufle nettement moins, ce qui rend cette espèce de rage inhérente au trouble familial qui nous explose au visage (et qui repose en grande part sur lui), un peu moins enragée; plus tiède que chaude. Le second, marque d’une certaine jeunesse, verrait sans doute un dérivé de ce titre associé à son propos afin de mieux le décrire. Il y a quelque chose d’inabouti dans ces Mutants. Il y a certes une urgence, une volonté de dire et d’être, mais laquelle? Et dans quel but? Cet état de notre état (avec petit et grand «a», au singulier comme au pluriel) montre sans trop éclairer. Une idée de base probablement emplie de potentiel, qui malheureusement peine à se réaliser. Le troisième, reposant surtout sur le jeu d’acteurs, montre une Anne-Élisabeth Bossé à la fois revêche et insécure; à la carapace bien attachée mais à l’intérieur fragile. Belle découverte d’une autre facette de son talent. Une intéressante proposition de Frédéric Blanchette – dans son champ d’intérêts -, pas toujours égale, au texte aux accents d’une certaine jeunesse manquant peut-être d’un peu de nuances, mais assez touchante en clôture.

Deuxième rencontre entre fiston et son père, à laquelle ajouter Espace libre et Léo. Ludique proposition de Daniel Brière et de Tobias Wegner, oscillant entre réel et imaginaire, entre cube de l’acteur et projection de personnage sur écran. Une fable sur la gravité, qui pèse souvent trop lourd et qui, lorsqu’on s’en échappe – du réel vers sa projection -, laisse libre cours à l’expression de l’imagination, jusqu’aux confins même d’une valise sans fond.

Surprenante fin de saison chaude sur pointes. Agréable retour au Prospero pour moi, après également plusieurs années, pour assister à La Danse de mort de Strindberg, dans la mise en scène de Gregory Hlady. Cette Danse, portée par un trio d’acteurs remarquable et inspiré – Danielle Proulx, Paul Ahmarani et Denis Gravereaux – se déploie sur une superbe scénographie signée Vladimir Kovalchuk. Chassé-croisé du pouvoir et de la manipulation, ambiance malsaine et gangrenée, situation étouffante et sans issue, Paul Ahmarani en tutu, projections, bande sonore envahissante, confiance absolue en les capacités de lecture des spectateurs, cette proposition de Hlady étourdit, séduit, intrigue, assomme, laisse perplexe… Tellement qu’on n’arrive plus à dire si les multiples couches détournent de l’objet ou si au contraire elles ne l’enrichissent pas davantage. Grand intérêt que de terminer une saison perplexe, entre deux chaises, à marcher avec un spectacle qui vous suit comme une ombre qui pèse et qui hante… 

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Chaleurs d’automne, donc. Oui. Il m’en donne encore. Et sa fréquentation me remplit toujours un peu plus la tête et le coeur d’images nouvelles, de réflexions neuves, d’observations intérieures inédites et d’émotions renouvelées. Chauds grommelots pour le baladin; bizut prosélyte.

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Du moins, j’essaie…

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Article publié dans la revue VOX – Centre de l’image contemporaine (no 24) datée du mois de novembre 2007, à l’occasion de la présentation du film Not I, réalisé par Beckett lui-même.

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« Lorsque j’ai lu Not I pour la première fois, j’ai fondu en larmes. Ce texte a produit sur moi un effet émotionnel extraordinaire. J’ai immédiatement senti qu’il fallait le dire à toute allure. […] Avec Beckett, nous avons concentré notre attention sur le rythme, les cris, l’essoufflement, etc. Mais je ne lui ai jamais demandé quel était le sens de cette pièce. La première fois que j’ai répété la pièce, j’ai craqué. J’avais l’impression de ne plus avoir de corps, je n’avais plus de point de repère dans l’espace. […] J’avais véritablement l’impression de tomber sans fin.1 » Voilà le premier contact de Billie Whitelaw avec le texte de théâtre beckettien intitulé Pas moi en français, Not I en anglais. Cette pièce, transmodalisée ici pour la télévision par Samuel Beckett lui-même avec Whitelaw dans le rôle de l’unique personnage dénommé « Bouche », propose cette chute fatale de l’humain dont le questionnement s’égrène, dont la quête de sens avorte, en tout petits, « petits bouts de rien2 ». Beckett avait déjà traité de la désagrégation intérieure humaine métaphorisée par le corps atrophié à l’occasion des deux derniers volets de sa trilogie narrative constituée de Molloy [1948], Malone meurt [1949] et L’Innommable [1949], où un homme-tronc analyse son univers par le biais de ses sens défaillants et où une tête-œuf  n’arrive même plus à savoir de quoi elle parle. Avec

Image fixe tirée du film «Not I», 1973, DVD, 13 min.

Not I, l’humain, l’humaine dans ce cas précis, n’a carrément plus de corps. De ces restes humains, tout ce qui demeure est une bouche, organe de la parole qui, tout en ressentant fortement l’urgence de dire, n’arrive plus à le faire de façon compréhensible. Alors que dans la pièce, « Bouche » se tient dans le vide, entourée de noir, plongée dans le néant d’un espace dénudé, dans le film, Beckett utilise le gros plan et nous rapproche sensiblement de « Bouche ». Afin de souligner encore davantage l’essoufflement, l’effritement, Beckett tourne un long plan séquence, sans plan de coupe, qui dure la totalité du texte dit par « Bouche », soit quelque douze minutes. Avec Not I, nous sommes plongés au cœur d’une logorrhée ininterrompue, d’un soliloque effréné. Nous sommes attachés à l’univers étrange de ces lèvres qui ont sans doute jadis appartenu à une femme. De cette bouche qui a sans doute jadis un jour été. Fabuleuse, Billie Whitelaw halète, inspire, expire et respire ce poème dramatique. De plus en plus hachuré, syncopé, du chuchotement au chuchotement, cette bouche, ces lèvres, ces dents, cette langue qui nous sont présentés en gros plan, comme ces cris, ces « What? » et ces questions incessantes qui retentissent de cet organe emplissant l’image, nous entraînent au cœur d’un tourbillon de mots qui s’entrechoquent, se complètent et s’annulent. Numéro d’actrice de haute voltige, film intense, propos trouble et troublant, Not I demeure non seulement un témoin privilégié du projet artistique de Samuel Beckett, mais également une preuve de la tragique beauté de l’univers qu’il met en place à l’intérieur de son processus de création.

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1. WHITELAW, Billie. 1990. « Travailler avec Samuel Beckett », in Revue d’esthétique : Samuel Beckett. Paris : Éditions Jean-Michel Place, 475 p.

2. BECKETT, Samuel. 1963 et 1974. Oh les beaux jours suivi de Pas moi. Paris : Les Éditions de Minuit, 96 p.

Voilà. La nouvelle saison théâtrale s’amorce et le Baladin laisse à nouveau aller ses doigts à pianoter, à nouveau, sur le clavier, à nouveau. Re-bienvenue. Re-bonjour. Re-parti!

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Pourquoi intituler un premier carnet «De l’ennui au théâtre»? J’avoue que ça peut paraître un peu déprimant pour entamer une saison. Simplement parce que, parfois, c’est le cas. Non que le spectacle soit mauvais. Non que les interprètes soient à côté de leurs souliers. Non que le travail ne soit pas tout à fait respectable. Non que la production ne soit pas à la hauteur de ses prétentions. Non.

Juste l’ennui.

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Moche, hein?

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Photographie: Fabio Esposito

On m’a offert des tickets pour aller assister à «l’événement de la rentrée à Montréal», c’est-à-dire cette nouvelle mouture de la Trilogia della villeggiatura de Goldoni, produite par le fameux Piccolo Teatro di Milano, mise en scène par le renommé Toni Servillo, accueillie par le prestigieux Théâtre du Nouveau Monde et hébergée par la non moins prestigieuse institution qu’est la Place des Arts.

Des tickets que je n’aurais pas payés pour aller voir ce type de théâtre, m’y sachant peu enclin. Devant telle offrande, par contre, pourquoi refuser? Ça permet d’assister à des objets auxquels je m’intéresse peu à l’habitude. Sans trop d’attentes (de moins, je tentais la chose), me voilà en route vers le Théâtre Maisonneuve, à travers les débris, les sous-sols, les murs de bois placardés, les rues trouées. Lourd environnement pour spectacle si léger, soit. J’aime, par contre, les contrepoints. Bonne conjoncture, donc.

Je dirai bien peu de choses de ce spectacle, car il y a bien peu à dire. C’est fait dans les règles de l’art. Ça suit les prescriptions et les principes. C’est maîtrisé au possible. C’est Goldoni tel qu’on l’imagine. C’est la comédie italienne. C’est un lazzi de la mouche exécuté à la perfection. C’est un enchevêtrement rapide de couples qui se séduisent, se charment, se jouent, se mentent. C’est un parcours rebondissant de petits bourgeois cassés désireux d’arriver à leurs petites fins. C’est un rythme effréné. C’est ça.

C’est tout?

Pour moi, en tout cas, à peu près.

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Je suis amoureux du théâtre (je l’ai déjà dit, je sais, je me répète – c’est l’âge). Peut-être devrais-je préciser, comme en véritable relation amoureuse, la nature dudit théâtre. Et, comme dans une véritable relation amoureuse où l’on identifie toujours avec beaucoup plus de facilité ce que l’on ne veut pas, je ferai de même.

Cette Trilogia m’a-t-elle remué? M’a-t-elle appris? M’a-t-elle ému? M’a-t-elle questionné? M’a-t-elle intrigué? M’a-t-elle secoué?

Non.

Cette Trilogia m’a-t-elle déplu? M’a-t-elle fâché? M’a-t-elle choqué?

Non plus.

Elle ne m’a rien fait.

Je sais, vous me direz que ces productions tiennent davantage de l’ordre du divertissement pur et n’ont pas véritablement la prétention de servir autre but, mais bon. M’a-t-elle même diverti, alors?

Non plus.

Elle ne m’a rien fait.

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Avouez que c’est moche, une relation amoureuse qui vous laisse complètement froid et qui ne vous fait aucun effet…

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Heureusement que cette soirée, où la faune artistique gratinée et huppée s’était donné rendez-vous, m’a permis de très bien partager l’un des deux billets reçus, sans froideur. Aucune.

Bon. D’accord. Le Baladin est en vacances.

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Ce qui n’empêche pas une toute petite envie de baladiner (je n’ai pas dit baratiner, nuance, quoi que…) par ici.

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En faisant du ménage dans mes fichiers de doctorat, j’ai mis la main sur ce court texte que j’avais écrit dans le cadre d’un cours intitulé Arts: cultures et sociétés. À sa relecture, je me suis souvenu du plaisir que j’avais eu à faire s’entrecroiser le personnage beckettien nommé Molloy (tiré du récit du même titre) ainsi qu’un certain Glaucon (…), alors que nous devions produire une réaction écrite au Livre X de la République de Platon. Plus ludique qu’à mon habitude en ces lieux d’écriture, ce presque-un-peu-trop-pastiche me permet d’ouvrir la porte à une facette un peu plus créative de l’écriture. Peut-être me permettrai-je un texte ou deux de ce type de temps à autre…

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Premier texte sur le Livre X, tiré de la République de Platon

21 janvier 2004

En marchant d’un pas méthodiquement calculé sur une plage de galets, Molloy ne cherchait trop à en savoir davantage. Il ne cherchait pas à en savoir davantage. Son existence, depuis le refus, se résumait, depuis environ une heure à son esprit déjà affecté par l’abnégation, depuis sa mère, aux cailloux qu’il transbahutait, depuis cette heure, de sa poche droite à sa poche gauche, pour commencer. Puis, long silence, aussi long que peut-être plus rien, pour commencer, à une nouvelle place, à nouveau. À une nouvelle place à nouveau. De sa poche droite à sa poche gauche. Toujours le même caillou, ou un autre, ou peut-être plus rien, à nouveau. Le même ou non, Molloy le décidait de sa langue, quand le caillou était méthodiquement nettoyé en passant de la poche droite, par la bouche, à la poche gauche. Puisque Molloy avait horreur de la saleté. C’est la façon qu’il avait trouvée, pour passer le temps, pour la propreté et pour différencier les similitudes entre les différents galets de gauche et de droite. Puis long silence.

Même long silence, l’homme acquiesça encore, comme il avait l’habitude de le répéter à l’autre. Il ne semblait qu’écouter et acquiescer. Comme si sa fonction mimétique le confinait à hocher de la tête en signe d’approbation. On eût dit une troisième génération d’imitation d’homme acquiesçant. Il croisa un troisième homme sur les galets et son attention fût portée ailleurs. Il quitta son mutisme, et son mimétisme, laissant le second de l’idée au concept, à la raison et la vérité, à sa civitas idealis présente à même son esprit uniquement de toutes façons, se dit-il pour une fois. Pour toutes. Il savait qu’il n’avait pas raison de bafouer ainsi cette dernière. Il savait que deux poussées inclinant en sens contraire, comme le second le lui avait dit, se produisaient simultanément en lui. Il savait qu’il se fractionnait en deux. D’une, il avait une envie folle d’éveiller la partie excitable de son âme, de la nourrir, de la fortifier, de détruire son principe rationnel, de flatter sa partie d’âme privée de réflexion, celle-la même qui ne sait plus distinguer le plus grand du plus petit et juge que les mêmes choses sont tantôt grandes tantôt petites, exactement comme les méchants qui font périr les plus sages, exactement comme ces simulacres artificiels loins de la vérité. Il se tenait, pour une fois, à l’écart du vrai en prenant les mêmes pas que l’homme-aux-galets, le même rythme que l’homme-aux-galets, le même ballant que l’homme-aux-galets, la même démarche que l’homme-aux-galets, les mêmes galets que l’homme-aux-galets. De deux, et si l’homme-aux-galets était le premier homme? Et si lui était le second, alors le troisième serait déjà loin dans une des catacombes de sa cité? Et s’il demeurait seul dans sa cité, le verre de sa raison le mènerait-il inexorablement à la loi?

À cette pensée, Glaucon suivit encore Molloy. Il était tout à coup désireux de s’identifier : il éprouvait le besoin de lui trouver du charme et d’en faire l’éloge, même s’il éprouvait du dégoût à son endroit et ne se résignait pas à mimer jusqu’aux cailloux. Il accueillait la muse séduisante : il grisonnait des cheveux, sa coupe devint brossée, ses yeux perçants comme ceux qui ont une vue perçante et qui voient les choses avant ceux qui ont une vue plus faible, sa silhouette devint voûtée comme un aigle et à ses oreilles résonnaient les mots nature-fabrication-imitation et le troisième rang finissait par lui convenir.

Molloy suivait les traces de sa mère en pensant toujours au rejet, claudiquant de galet en galet, Glaucon suivait les traces de Molloy en pensant toujours à l’élément excitable et au caractère réfléchi et serein. Désireux de dialoguer avec Molloy, il se souvint que l’imitation n’est qu’une activité puérile, dépourvue de sérieux, et qu’en touchant à Molloy, il serait lui aussi l’imitateur, le peintre, le poète, le tiers, mais il ne pouvait faire autrement. Il allait devenir un autre Moran et marcha tout à coup en n’entendant plus qu’un seul pas, avec la perte de son pas perdu s’étiolant à gauche, sous les pieds d’un étranger qui prit une rue transversale.

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Un peu trop labyrinthique? Mouais… Peut-être. Pourquoi ne pas aller relire Molloy, tiens, et aussi le Livre X.

Pour passer le temps.

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J’ai un sourire.

Entracte

Comme je l’ai mentionné précédemment, en bon Baladin, je m’octroie une petite intermission pour l’été. Je ne prends cependant pas congé de l’écriture.

Je me consacre simplement à celle de la nouvelle création de PCI (palindrome compagnie inventive), intitulée Dans la détresse de l’homme bon.

Permettez-moi de vous mettre un peu d’eau à la bouche en vous transmettant le synopsis de ce tout nouveau spectacle, qui prendra l’affiche en mars 2o12.

«Charles, la soixantaine avancée, n’a plus rien. En plus de sa fortune, de ses amis et de ses possessions, ses souvenirs commencent aussi à le déserter. Conscient de sa disparition prochaine, il cherche par tous les moyens à renouer avec sa fille Céleste, qu’il n’a pratiquement jamais vue. Elle, jeune actrice dans la vingtaine, vient tout juste de décrocher son premier grand rôle au théâtre, celui de Cordélia dans King Lear de Shakespeare sur la scène de la Cité théâtrale, le plus grand théâtre de la ville. Elle n’a nullement l’intention de se laisser distraire par l’arrivée soudaine dans sa vie de cette créature jusqu’alors pâle ombre. Charles, avant de se perdre complètement, trouvera cependant un moyen draconien de forcer son chemin dans la vie de sa fille.» © Tous droits réservés (SARTEC – 4606-17.3.2010 et OPIC – 17.3.2010-170138)

On se retrouve en septembre, pour d’autres grommelots et pour plus d’infos sur la Détresse.

D’excellentes vacances!

Chronique d’une immersion théâtrale au Stratford Shakespeare Festival

Le plan était dressé: aller faire une visite à Chicago pour y retrouver le frérot quelques jours et s’y rendre en voiture avec l’ami-oncle-favori (parce qu’il s’agit d’une des personnes que j’aime le plus au monde et parce que la route est ainsi un peu moins longue). L’idée me prend, en repensant au road trip, de faire un arrêt à Stratford pour voir un Shakespeare. Ni Adrien (l’ami-oncle-favori), ni moi, n’y avons jamais mis les pied. Pas très fort pour deux amateurs de théâtre. À sa défense, il avait tout de même vu, il y a quelques années (!), des productions du festival en tournée à Montréal. Moi? Ben… rien.

La saison 2010 du Stratford Shakespeare Festival et le regard de Christopher Plummer (Photo: Étienne Fortin)

En effeuillant la saison, je croise le regard perçant de Chris Plummer en Prospero. Il n’en faut pas davantage. C’est La Tempête que nous irons voir sur la scène du prestigieux Festival Theatre. Après avoir roulé et dépassé Toronto, puis Cambridge et Kitchener, on suit la route Shakespeare jusqu’à un horrible petit village nommé Shakespeare, justement, où tout (sans blague!) porte son nom. Une fois cette très curieuse bourgade derrière, c’est l’arrivée dans Stratford, et c’est instantané: j’ai un coup de foudre. Amoureux. Rien de moins. Dans la mesure où l’on peut s’amouracher d’une petite ville, bien sûr.

Tout y respire le théâtre. On se croirait en Nouvelle-Angleterre, ce qui, avouons-le, sied bien au théâtre d’un certain barde-Bill. Superbes petites maisons, propreté, chaleur, couleurs… Et quatre salles de théâtre. Bon, il y en a bien une, le Avon Theatre, où l’on ne présente que des (petites et grandes) comédies musicales. Personne n’étant parfait, je ne m’en formalise pas et comprends qu’un festival d’une telle envergure aille solliciter un public différent, et plus large, pour tenter de l’amener vers autre chose. Dans les trois autres on trouve le Studio où les expérimentations, même sur les classiques, sont permises; le Tom Patterson Theatre, élisabéthain jusqu’au bout des ongles; et le fameux Festival Theatre, la grande scène des plus grands spectacles et des plus grands interprètes.

Derrière celui-ci, un petit lac qui fait environ 5,5 kilomètres de pourtour (je l’ai couru à quelques reprises…)

Le lac, avec en arrière-scène, le Festival Theatre (Photo: Stratford Shakespeare Festival)

où résident des familles entières de cygnes, d’oies blanches, d’outardes et de colverts. Bucolique, certes, mais également magique. Des citations de grandes répliques de théâtre gravées sur les pierres, un pont qui porte le nom du très très très grand William Hutt, des jardins aux îlots en l’honneur des pièces de Shakespeare… Le plus agréable, c’est que tout y est fait dans le meilleur des goûts. C’est discret, c’est raffiné, ce n’est pas packagé. Pour l’amateur, il y a certainement là un refuge douillet d’exception.

Bon, suffit les amourettes, parlons de choses sérieuses: La Tempête, dans une mise en scène du directeur artistique du festival, Des McAnuff. J’aurais envie de confier simplement à quel point il est agréable de voir un show de théâtre où les choses ont été bien faites et où on a pu prendre le temps de les faire correctement. Visiblement, McAnuff connaît son Shakespeare comme le fond de sa poche. Sa Tempête n’hésite pas à faire toute une série de clins d’oeil à plusieurs de ses soeurs cadettes: la sagesse de Prospero que le roi Lear découvre trop tard; l’amour naissant entre Miranda et Ferdinand qui se transforme en passion chez Juliette et Roméo; le désir de vengeance et de rétribution qui se fait dans le pardon pour Prospero, dans le sang pour Macbeth et Hamlet; la douce folie, issue des petits plaisirs de la vie, de Trinculo et Stephano qu’on retrouvera souvent chez un Falstaff; la vapeur d’Ariel qui se lie à celle de trois sorcières et de fantômes du père; et Caliban, mi-homme, mi-animal, qu’on constate déjà dans certaines créatures fantaisistes du Songe… McAnuff maîtrise l’univers, c’est le moins qu’on puisse dire.

Ariel en conversation avec Prospero (Photo: David Hou)

Il me faut souligner les performances actoriales, aussi, de la compagnie, mais surtout de la splendide, délicate et aérienne Julyana Soelistyo en Ariel, esprit sage et enfant à la voix cristalline envoûtante, et de l’incontournable Christopher Plummer qui nous offre un Prospero vieilli et rempli d’humanité (pour une espèce de sorcier) dont on suit le parcours de la vengeance vers le pardon. Un mot aussi sur le fabuleux duo comique formé par Geraint Wyn Davies et Bruce Dow en Stephano et Trinculo, délicieux.

Une production à la scénographie épurée mais dont la mécanique efficace, discrète et huilée porte les interprètes et nous amène tant sur ce navire qui fait naufrage que sur cette île perdue où d’étranges créatures prennent vie. Des éclairages qui créent la magie: celle de l’île, celle de Prospero, celle d’Ariel… et celle de cette tempête qui sévit tout le début du spectacle durant. N’hésitez pas à aller voir les photos de la production en cliquant ici.

Une production soignée, léchée, pour laquelle il apparaît très clair qu’on a pris le temps nécessaire pour réfléchir, concevoir, planifier, répéter et exécuter. Avec un souci du détail et de la précision qui montre à quel point le théâtre, malgré une technique lourde, malgré tout un potentiel d’erreurs humaines, quand il est bien fait, accomplit lui aussi son opération magique.

Le passage de cette Tempête et, j’ajouterai, dans cette magnifique petite ville de théâtre, m’a laissé, vous l’avez deviné par mes élans appréciatifs peut-être un peu démesurés, sur le cul.

I want to go back.

Right now.

Le Baladin se paie une petite intermission pour l’été.

Je vous laisse avec cette citation tirée de La Tempête de Shakespeare à laquelle je viens d’assister au Festival de Stratford. Un dernier petit texte viendra d’ici quelques jours sur ce périple tout à fait magique.

On reconnecte quand la saison théâtrale recommence, autour de septembre.

***

«Maintenant tous mes charmes sont détruits;
Je n’ai plus d’autre force que la mienne.
Elle est bien faible; et en ce moment, c’est la vérité,
Il dépend de vous de me confiner en ce lieu
Ou de m’envoyer à Naples. Puisque j’ai recouvré mon duché,
Et que j’ai pardonné aux traîtres, que vos enchantements
Ne me fassent pas demeurer dans cette île;
Affranchissez-moi de mes liens,
Par le secours de vos mains bienfaisantes.
Il faut que votre souffle favorable
Enfle mes voiles, ou mon projet échoue:
Il était de vous plaire. Maintenant je n’ai plus
Ni génies pour me seconder, ni magie pour enchanter,
Et je finirai dans le désespoir,
Si je ne suis pas secouru par la prière,
Qui pénètre si loin qu’elle va assiéger
La miséricorde elle-même, et délie toutes les fautes.
Si vous voulez que vos offenses vous soient pardonnées,
Que votre indulgence me renvoie absous.
»

Prospero, épilogue de La Tempête

***

«Now my charms are all o’erthrown,
And what strength I have’s mine own,
Which is most faint: now, ’tis true,
I must be here confin’d by you,
Or sent to Naples. Let me not,
Since I have my dukedom got
And pardon’d the deceiver, dwell
In this bare island by your spell;
But release me from my bands
With the help of your good hands.

Gentle breath of yours my sails
Must fill, or else my project fails,
Which was to please. Now I want
Spirits to enforce, art to enchant;
And my ending is despair,
Unless I be reliev’d by prayer,
Which pierces so that it assaults
Mercy itself, and frees all faults.
As you from crimes would pardon’d be,
Let your indulgence set me free.
»

Prospero, epilogue, The Tempest

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